ANALYSE : BIOSHOCK INFINITE

ANALYSE : BIOSHOCK INFINITE


ATTENTION, SPOILERS IMPORTANTS. QUE CEUX QUI N’ONT PAS FINI LE JEU S’ARRETENT ICI. UNE FOIS L’AVENTURE BOUCLEE, VOUS POURREZ POURSUIVRE LA LECTURE DE CE BILLET. CE MESSAGE S’AUTODETRUIERA DANS…

Voila, une fois ces précautions prises, attaquons nous à ce Bioshock cuvée 2013 car il y a de quoi causer! Vous vous demandez peut-être quel lien comporte cette nouvelle aventure avec celle de son illustre ainé. Pour le comprendre, il faut pour cela que j’en dévoile plus sur l’incroyable fin que nous offre le jeu, et mes interprétations qui en découlent.

Alors… nous y voici.

LE CERCLE ETERNEL

Si vous avez fini le jeu, vous avez sans doute du mal à vous remettre de toutes ces révélations. Quoi ?! Booker et Comstock sont en fait la même personne, chacun étant la représentation de cette personne dans sa propre réalité. Elizabeth n’est pas vraiment la fille de Comstock mais celle de Booker, enlevée dans une autre réalité pour que la lignée du prophète soit maintenue. Une fin réellement surprenante à plusieurs niveaux et qui, j’en suis certain, en a bouleversé plus d’un.

Résumons. Elizabeth peut accéder à des failles spatio-temporelles lui permettant d’évoluer dans des réalités alternatives, dans lesquelles les mêmes personnages existent mais possèdent des comportements bien différents, évoluant dans un contexte (souvent) changé. Dans Infinite, chacun des choix effectués donne lieu à une réalité alternative dans laquelle le choix inverse prend vie, donnant lieu à de nouvelles conséquences. Booker en refusant de se faire baptiser et donc d’affronter les crimes qu’il a commis en tant que soldat, donne alors naissance à Zachary Comstock, un Booker alternatif donc, qui aurait lui accepté de se faire baptiser. Cette nouvelle foi lui aura permis de changer de vie, de nom et de donner naissance à Colombia, ville où seuls les repentis pourront vivre – d’où la scène de baptême au début du jeu. Malheureusement, dans cette réalité, Comstock ne peut avoir d’enfant, ce qui est surement dû à ses nombreux voyages spatio-temporels – un voxophone de Rosalind Lutece explique qu’être exposé à ces failles spatio-temporelles dilue la personnalité et la fragmente, un peu comme les gènes transmis de génération en génération. Comstock va donc se mettre en tête d’aller chercher Anna Dewitt, la fille du dépressif et veuf, Booker Dewitt, qui acceptera dans un moment de folie et de désespoir de vendre son bébé pour éponger ses dettes.

C’est pourquoi Comstock décide d’enfermer Anna/Elizabeth bébé dans une tour, car il sait que Booker viendra un jour la chercher, la libérer et prendre conscience de qui elle est pour lui pour enfin briser ce cercle infernal.

LADY CONSTANT AND MISTER VARIABLE

Avant d’aller plus loin et comme je l’avais promis, je me dois d’évoquer la chanson Will The Circle Be Unbroken?. Ce chant catholique joue un rôle primordial dans Bioshock Infinite. Le jeu s’ouvre sur une scène de baptême que doit absolument accepter le joueur pour accéder à Colombia. Et ce moment mémorable et fondateur s’accompagne de ce chant dans sa version chorale, donnant un ton solennel et presque mystique au début du jeu. Alors lorsque l’on voit que le jeu se termine sur une scène quasi similaire, celle du baptême-sacrifice de Booker, on pourrait penser que la boucle est alors bouclée. Et pourtant…

Tout est dans le titre de ce chant, véritable leitmotiv qui nous guide tout le long de l’aventure. Finir Bioshock Infinite revient à briser ce cycle qui se répète à l’infini, celui qui voit Booker revenir sans relâche à Colombia pour secourir Elizabeth. Les évènements qui nous sont narrés ne se produisent pas pour la première fois, mais se sont déjà déroulés de bien nombreuses fois. Plusieurs indices nous le suggèrent. Booker a bel et bien tenté de récupérer Elizabeth dans le passé. Lorsque les « jumeaux » Lutece forcent Booker à tirer à pile ou face, ces même « jumeaux » ne semblent guère surpris du résultat du lancer de pièce. Quand Robert se retourne, on s’aperçoit qu’à chaque lancer effectué, le résultat s’est toujours révélé être le même – la pièce tombe en effet à chaque fois sur face. C’est ce que l’on appelle une constante.

Et tout le jeu s’axe sur ce principe. Il y a des constantes et des variables. Prenons un autre exemple et cela en la personne des « jumeaux » Lutece. Si j’utilise les guillemets à chaque fois que je mentionne la gémellité des Lutece, c’est bien car tout laisse à croire que lesdits « jumeaux » ne le sont pas vraiment, bien au contraire. Booker n’est pas le seul à croiser une autre version de lui-même, c’est exactement ce qui s’est passé pour les Lutece. Robert est à Rosalind ce que Booker est à Comstock. Robert provient de la même réalité que Booker mais a décidé de rejoindre Rosalind dans sa réalité à elle, celle de Comstock, de Colombia et d’Elizabeth. C’est une fois dans la ville céleste que les Lutece se font passer pour des jumeaux. D’ailleurs, lorsque vous visitez le laboratoire de Rosalind, à l’étage, il n’y a qu’une seule chambre, ne comportant qu’un seul lit. Preuve qu’avant que Rosalind ne mette au point la machine qui permet d’ouvrir ces failles, elle vivait seule. Le jeu est truffé de petits détails comme celui-ci, qui sont loin d’être anodins.

D’ailleurs les Lutece sont peut-être les personnages les plus mystérieux et intéressants du jeu. Ils vont et viennent dans le jeu comme des fantômes, semblant se jouer de toute réalité physique et temporelle, tels des demi-dieux. En fait, la source de leur pouvoir est une fois de plus subtilement expliquée dans le jeu, par le biais d’un voxophone laissé par Rosalind. Lorsque Comstock souhaite se débarrasser des Lutece, pour que la vérité sur Elizabeth n’éclate pas au grand jour, il confie la tâche de trafiquer leur machine à Fink pour maquiller leur mort en accident. Au lieu de cela,  nos deux scientifiques sont envoyés dans une autre réalité lors de l’explosion. Ils prennent alors conscience de leur capacité à ouvrir des failles et de voguer à loisir entre les réalités, et cela pour une raison toute simple. Rosalind explique que l’univers n’aime pas le désordre, et encore moins l’absurde (« It would seem the universe does not like its peas mixed with its porridge »). Leur réunion dans une seule et même réalité est paradoxale et l’univers doit alors s’adapter en conséquence. Ils sont partout et nulle part à la fois.

Et c’est exactement pour cette raison qu’Elizabeth possède le même pouvoir. Comment cela ? Souvenez-vous bien. Lorsque celle-ci se fait enlever par Comstock, Anna tend la main vers son père désespéré alors que la faille se referme. Et c’est ainsi qu’Anna/Elizabeth perd la dernière phalange du petit doigt de sa main droite. Une (infime) partie d’elle reste alors dans sa réalité d’origine alors qu’elle vit désormais dans une autre réalité, celle de Colombia. Cet insignifiant lien réunit encore Elizabeth à son ancienne réalité, celle où elle était encore Anna. Voila ce qui lui permet d’ouvrir ces fameuses failles.

LES « JUMEAUX » BIOSHOCK

Pfiuuuu !! Peu de jeux peuvent se vanter de faire fonctionner nos méninges ainsi. Et ce n’est pas fini. Vient alors la question de la parenté entre ce Bioshock Infinite et le premier jeu de la série. Mis à part le clin d’œil à la fin du jeu qui nous envoie à Rapture, pour au passage achever Songbird, quels sont les véritables liens entre les deux jeux ? Tout d’abord oublions volontairement Bioshock 2 auquel n’a pas participé Ken Levine, et qui ne semble pas du tout être considéré par le génial et assez frappé créateur de la franchise.

Lors de la fin du jeu, on se rend donc à Rapture, et cette scène n’est pas seulement là pour faire du fan service. Elle montre à quel point les deux jeux sont liés, à quel point ils semblent différents et pourtant portent en eux les mêmes gènes. Tout comme les Lutece, les deux Bioshock ne font qu’un, ce sont deux entités différentes d’un même être. Si dans le débrief, j’ai tenu à bien illustrer les différences qui en apparence séparaient les deux jeux, ce n’était que pour encore mieux les rapprocher ensuite. Au début d’Infinite, tout semble radicalement opposer les deux jeux, et pourtant, on se rend compte, une fois l’aventure terminée, que c’est essentiellement la même histoire.

Et ce n’est pas moi qui le dit, c’est Elizabeth elle-même : « There’s always a lighthouse. There’s always a man. There’s always a city. » (« Il y a toujours un phare. Il y a toujours un homme. Il y a toujours une ville. »). Cette déclaration justifie à elle seule ce qui unit les deux jeux. Tiré par les cheveux ? Pas tant que ça. Revenons à cette scène qui nous ramène à Rapture. Booker utilise une Bathysphère pour remonter à la surface  avec Elizabeth. Et pourtant, dans le premier Bioshock, lorsque les émeutes éclatent et que le chaos s’installe à Rapture, Ryan, notre rival, fait verrouiller les Bathysphères pour que seuls lui et ses proches génétiques puissent s’en servir. C’est pour ça que Jack, notre bon gars, peut s’en servir puisqu’il est lui-même génétiquement lié à Ryan. Mais et Booker dans tout cela ? Et c’est là qu’on touche à l’essentiel du jeu. Bioshock Infinite c’est Bioshock mais dans une autre réalité. Qu’importe que les évènements ne se déroulent pas au même endroit, au même moment, ce qui importe c’est le simple fait qu’ils se déroulent, et qu’ils intègrent les mêmes protagonistes. On en revient à ces fameuses constantes et variables.

La constante est qu’à la base il y a toujours un phare – véritable point de départ et d’arrivé des deux jeux, un homme qui se pare (malgré-lui) des habits du sauveur et une ville, qu’elle soit plongée à 20 000 lieux sous les mers ou au delà les nuages. Le reste, l’époque à laquelle se déroulent ces évènements, les noms de ces protagonistes ou la ville en elle-même, importe peu car ce sont des variables. Et c’est pourquoi Booker peut actionner une bathysphere, car il est Jack, tout comme Comstock est Ryan. Cela va de même pour Elizabeth, dont les petites sœurs du premier volet sont de multiples versions fragmentées. Le même constat peut être fait avec les Big Daddy, là aussi des versions éparpillées de l’immense Songbird. Avec Infinite, Levine réussit avec brio le tour de passe-passe de nous faire littéralement (re)jouer à Bioshock, tout en étoffant au passage considérablement le méta-multivers de sa franchise.

THE CIRCLE HAS NOW BEEN FIXED 

Reste une inconnue, qu’en est-il d’Anna ? On en a l’habitude maintenant, les plus patients qui attendent que le générique de fin se termine sont souvent récompensés par une ultime scène qui prolonge toujours un peu plus l’expérience. Booker se réveille en 1893, le 8 Octobre, le jour où il a remis Anna à Robert Lutece. Seulement cette fois, ce n’est pas un flashback, l’environnement nous apparaît en couleur, vivant, et Booker entendant une berceuse, se précipite alors dans la chambre de sa fille, avant que le jeu ne se termine pour de bon, laissant au joueur le loisir de choisir si oui ou non Booker et Anna seront de nouveau réunis.

Personnellement, j’ai tendance à croire que la fin du jeu n’est pas si ouverte que ça et que Booker retrouve bien sa fille. Lorsqu’il accepte de mourir lors de l’ultime scène de baptême, il met fin à une dynamique, celle qui voyait la naissance de Zachary Comstock, et l’éternel enlèvement d’Anna par celui-ci. On sait que Booker a déjà tenté plus d’une fois de délivrer Elizabeth ; les morts dans le jeu en sont d’ailleurs la parfaite illustration. A chaque mort, le joueur atterit de nouveau dans le bureau de Booker, avant d’être replongé dans le coeur de l’action. A chaque mort, c’est un nouveau Booker qui arrive à Colombia.

Alors, lorsque Booker, en refusant cet acte de rédemption, crée involontairement Comstock, on peut penser qu’à ce moment précis se développe une autre réalité dans laquelle il a pu accepter ce baptême et donc accepter les crimes qu’il a commis. Si Booker accepte de faire repentance, nul besoin d’un Zachary Comstock pour le faire à sa place. C’est pourquoi, quand le Booker, celui qui refusa le baptême, se sacrifie, nous voyons toutes les versions alternatives d’Elizabeth disparaître une à une. Car si Comstock n’est plus, il en va de même pour Elizabeth. Père et fille sont certes réunis, mais quelqu’un doit en payer le prix. Elizabeth ne peut ignorer que son destin est lié à Comstock et que si son créateur n’a jamais existé, sa création non plus ne peut avoir pris forme.

Alors Elizabeth, la charmante jeune femme avec qui nous avons passé tant d’heures, disparaît pour laisser place à Anna. Elle ne devient qu’un souvenir, un souvenir que le joueur va chérir et qui fait de ce Bioshock Infinite une des plus belles et des plus franches réussites du jeu vidéo.