GODZILLA

GODZILLA


Que l’on s’appelle Batman, Spider-Man, ou Godzilla, la case reboot semble inévitable. Seize ans après la catastrophe signée Roland Emmerich, Gareth Edwards se voit confier une double tâche : faire oublier cette version américaine tout en modernisant le mythe du monstre japonais. Mission à moitié accomplie.

Dix ans ! Il aura fallu attendre dix ans avant de voir Godzilla sortir de son hibernation, judicieusement décidée par le studio Toho, au lendemain du cinquantième anniversaire de la créature, en 2004, fêté par la sortie d’un vingt-huitième long-métrage, Godzilla : Final Wars. Une véritable remise en question s’imposait en effet sous peine de voir Godzilla se décrédibiliser définitivement suite aux récentes dérives de la franchise, incarnées dans toute leur splendeur par la version américaine de Roland Emmerich, sortie en 1998.

Humour potache – annoncée par l’affiche : « Size does matter » –, scénario invraisemblable, personnages creux et caricaturaux : tous les ingrédients d’un navet à grand budget étaient réunis. Surtout, en essayant de surfer sur le succès de Jurassic Park, Emmerich ne faisait que dénaturer Godzilla, devenu une sorte de T-Rex en cavale à New York, au talon d’Achille ridicule (son goût pour le poisson), par ailleurs respectueux du code de la route, préférant emprunter les longs boulevards new yorkais plutôt que de se frayer un passage à travers les buildings… La catastrophe fut telle que la Toho dissocia discrètement, quelques années plus tard, la version de 1998 du personnage officiel de Godzilla. Le projet de trilogie initalement prévu ne vit d’ailleurs jamais le jour, malgré le succès commercial du film.

Depuis, le projet de Godzilla 3D a finalement permis d’aboutir à l’acquisition des droits par Legendary Pictures en 2010, en vue d’un nouveau remake américain. Conscients des inquiétudes légitimes du public suite au massacre d’Emmerich, les producteurs ont vite multiplié les annonces rassurantes. Ce nouveau film devait en effet se montrer fidèle au Gojira (ndlr : titre japonais d’origine) de 1954, conformément à la volonté conjointe de Legendary et de la Toho, désireux de raconter l’histoire – contemporaine – des origines de la créature.

La présence de Gareth Edwards derrière la caméra, au lendemain du succès critique de Monsters, son film de monstre à petit budget – 500 000 dollars ! –, confirmait l’orientation plus « authentique » du remake, dans la lignée d’un film grand public « intelligent » comme Inception. Il suffisait ensuite d’annoncer un casting prestigieux (Bryan Cranston, Ken Watanabe, Aaron Taylor-Johnson, Elisabeth Olsen, Juliette Binoche) et de diffuser des teasers de grande classe au compte-gouttes pour renverser la tendance : les peurs initiales ont progressivement laissé place à une grande impatience.

Toute la singularité de ce Godzilla nouveau tient en fait au contraste majeur entre les attentes soulevées par la promotion du film et le résultat final : les éléments qu’on imaginait les plus réussis sont pour la plupart décevants, alors que les plus inattendus se révèlent proprement magistraux.

HIROSHIMA, MON DÉSAMOUR

Il paraît ainsi presque criminel de réduire un casting d’une si grande qualité à un rôle de figuration. Certes, les humains sont rarement les personnages les plus intéressants dans les films de monstre, mais ils sont ici réduits à des seconds rôles des plus creux. Le militaire bourru, qui veut tout faire pour réussir sa vie de famille suite à l’échec de son père (Aaron Taylor-Johnson), l’épouse-mère-amante réduite à un rôle de potiche pleurnicheuse (Elizabeth Olsen et dans une moindre mesure Juliette Binoche)… La palme revient sans nul doute à Ken Watanabe, dans le rôle du professeur Ishiro Serizawa, qui fait office de « Japonais de service », à l’instar de Jean Reno dans le Godzilla de 1998, qui incarnait un agent secret français plus préoccupé par son envie de boire du café et de manger des croissants qu’à arrêter Godzilla. En tant que Japonais, Watanabe se doit pour sa part de parler très bas, de respecter l’autorité quoi qu’il arrive, et, bien sûr, d’être traumatisé par le bombardement d’Hiroshima.

La crédibilité initiale du professeur Serizawa vole donc en éclats dès que l’on comprend que ces trois éléments accompagneront chacune de ses apparitions. On se surprend dès lors à anticiper chacune d’entre elles pour l’entendre murmurer une nouvelle phrase pseudo-philosophique sur l’importance de la nature, avec son éternel air hébété et ses poings serrés. Serizawa se tient par ailleurs toujours prêt à dégainer sa fameuse montre familiale, à l’arrêt depuis le bombardement d’Hiroshima, tel un enfant soucieux de montrer un dessin à ses parents, qui se contentent de hocher la tête d’un air faussement intéressé (comme le font poliment les différents militaires abordés par Serizawa) pour s’en débarrasser plus vite.

Bryan Cranston incarne pour sa part un autre type de scientifique. Si son personnage est clairement le plus développé de tous, cela n’empêche pas ses braillements permanents de le rendre très vite insupportable. On en vient presque à regretter que Gareth Edwards n’ait pas choisi de raconter son histoire à la Cloverfield, en mode caméra-épaule, mais ce parti-pris semblait difficilement conciliable avec un récit axé sur les origines de Godzilla.

CACHEZ CE MONSTRE QUE JE NE SAURAIS VOIR

L’idée de faire monter l’attente autour du monstre, à la manière des Dents de la mer, se révèle en revanche parfaitement adaptée à l’esprit de ce reboot. Godzilla apparaît ainsi comme une véritable présence hors caméra, potentiellement cachée en permanence – enfouie dans les profondeurs marines – mais omniprésente et indissociable de la planète sur laquelle elle évolue. Ce parti-pris donne même lieu à une véritable délivrance lors de la première apparition de Godzilla, puisqu’elle permet d’échapper – très brièvement – à des personnages « principaux » dont on se désintéresse complètement.

Les apparitions éclair de « Gojira » permettent à chaque fois d’être littéralement pris dans l’action et d’attendre avec impatience son retour, créant de fait une grande attente pour le combat final entre Godzilla et ses adversaires titanesques, qui respecte tous les codes historiques de la franchise. Si l’on peut ainsi regretter des retournements de situation prévisibles (à commencer par le coup de la fausse mort), il faut bien comprendre que ceux-ci sont attendus par le public et, de fait, inévitables.

SCÉNARIO À TROUS

Les failles du scénario sont en revanche difficilement pardonnables. Certes, le principe même du film de monstre implique d’accepter certaines grosses ficelles. Mais quand celles-ci prennent littéralement la taille d’un trou géant dans une montagne de l’armée américaine, que lesdits militaires ne remarquent qu’en ouvrant la porte intérieure (!) d’une salle sécurisée, on en vient à se demander comment une équipe de cinq scénaristes – minimum – peut laisser passer une telle énormité. Heureusement, les incohérences ou absurdités restent peu nombreuses, surtout si l’on se réfère à la version de Roland Emmerich.

Certains raccourcis semblent toutefois un peu faciles, comme le titre final choisi par une chaîne d’informations en continu, que BFTM n’aurait pas renié : « Le roi des monstres, sauveur de notre ville ? ».  Le poncif de la famille américaine comme idéal à protéger à tout prix se révèle aussi intrusif, et n’est pas sans rappeler l’un des principaux défauts de La guerre des mondes de Spielberg.

On peut en revanche apprécier le fait que ce Godzilla connaisse son « identité » et la respecte : le film s’autorise peu de passages comiques mais ceux-ci font généralement mouche. Et deviennent même de grands moments si l’on inclut les tirades de Serizawa…

UNE RÉÉCRITURE INTELLIGENTE

À défaut d’avoir su créer des personnages marquants, les scénaristes ont réussi à donner une origine intéressante à la créature éponyme et à revisiter la question centrale des frappes nucléaires : elles ne lui ont pas donné naissance mais cherchaient en fait à l’éliminer. Cette réécriture du mythe est habilement complétée par l’importance accordée à la société Monarch, une sorte de d’organisation secrète focalisée sur Godzilla. Un élément particulièrement intéressant à une époque où les théories du complot font fureur.

La grande force de ce Godzilla est finalement d’avoir su transposer le monstre dans notre monde contemporain, donnant ainsi tout son sens à ce reboot. Gareth Edwards vise moins à produire un film à grand spectacle qu’à donner sa place à Godzilla dans le monde du XXIème siècle, sans commune mesure avec celui, original, de l’après-guerre, à l’instar des Batman de Christopher Nolan. Le générique d’introduction s’impose de fait comme un modèle du genre, tant visuellement que narrativement. Le fait d’opposer Godzilla aux MUTO (« Mutant Ultime Terrestre d’Origine inconnu », une appellation que Roland Emmerich n’aurait pas renié) plutôt qu’aux simples militaires permet par ailleurs de montrer que les humains sont de simples spectateurs face aux forces de la nature.

GRAND SPECTACLE, GRAND ÉCRAN

Les scènes de panique – la fuite en avant désespérée des voitures saisie par un plan aérien magistral, le tsunami d’Hawaïï… – renvoient ainsi explicitement aux spectres contemporains des catastrophes naturelles dont les images médiatiques restent gravées dans nos cerveaux. On pense forcément au 11 septembre 2001, au tsunami de 2004 ou encore à l’accident de Fukushima. Autant de décors et de scènes d’apocalypse – San Francisco ravagée, et plongée dans les ténèbres – que Gareth Edwards sait retranscrire avec brio, et un certain sens poétique. L’impression de gigantisme dégagée par Godzilla et ses ennemis constitue l’autre réussite graphique majeure du réalisateur : ce Godzilla est fait pour être vu sur grand écran, ne serait-ce que pour la scène du parachutage en vue subjective.

Le célèbre cri du monstre fait littéralement trembler les murs et la moindre de ses apparitions laisse les spectateurs pantois. Sur ce point, ce reboot rend donc un vibrant hommage à la version originale de 1954, le public de l’époque ayant sans doute éprouvé les mêmes sensations que nous, soixante ans plus tard.

LE JAPON COMME FIGURE CENTRALE

Les promesses de fidélité à l’esprit japonais de la série sont quant à elles plus que tenues : qu’il s’agisse de l’apparence de Godzilla, de ses pouvoirs – les fameuses flammes bleues –, de son nom (prononcé « Gojira » par Ishiro Serizawa, dont le propre prénom rend hommage au plus célèbre réalisateur de la série), de l’accident nucléaire survenu au Japon, de la présence de nombreux acteurs japonais ou encore du choix géographique du Pacifique et des côtes environnantes comme lieux d’action, ce Godzilla s’impose comme un vibrant hommage à l’oeuvre originale.

Gojira est l’un des rares héros japonais (ou anti-héros, selon les films) à avoir su traverser les époques, en restant populaire auprès des nouvelles générations. Il figure ainsi au panthéon des figures légendaires de l’archipel, aux côtés d’Astro Boy, notamment. De là à percevoir l’hommage graphique rendu par le célèbre mangaka Naoki Urasawa à la créature de la Toho, à l’occasion de la sortie du film de Gareth Edwards, comme un aval nippon de cette nouvelle version américaine…?

Finalement, l’appréciation de ce Godzilla est par nature hybride. En ayant la version de 1998 en tête, ce reboot s’impose comme un véritable chef-d’oeuvre, tant ses défauts paraissent minimes en comparaison avec le navet de Roland Emmerich. En tant que tel, en revanche, le Godzilla de Gareth Edwards apparaît comme une grande réussite (la réalisation, la modernisation du mythe, l’esprit catastrophe, Godzilla lui-même) entachée de sérieux défauts (les personnages, le scénario et ses raccourcis). Le coup d’essai du réalisateur britannique n’en apparaît pas moins concluant. En attendant de rendre une copie parfaite pour les deux prochains volets, annoncés peu après la sortie de ce premier film ?

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