[MAJ] IT FOLLOWS

[MAJ] IT FOLLOWS


Alors qu’It Follows va connaître les joies d’une sortie en salle (mercredi 4 février), l’Attrape Geeks en profite pour poser quelques questions à son jeune géniteur, le réalisateur américain David Robert Mitchell :

L’Attrape GeeksThe Myth of the American Sleepover était ce que l’on peut appeler un film « passage à l’âge adulte » dans lequel des ados devaient durant une nuit initiatique explorer leurs propres sentiments et désirs. Comment décririez-vous It Follows ?

David Robert Mitchell : Je pense que c’est un film d’horreur, mais, je l’espère, un film d’horreur avec plusieurs degrés de lecture. Mon premier film se rapprochait plus d’un agréable rêve. Celui-ci plonge des personnages similaires dans un monde bien plus obscur.

Dans It Follows, nous faisons la connaissance de Jay et de ses amis, tous adolescents ou en passe de devenir adultes. Qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser cette fois-ci un film d’horreur ?

J’adore les films d’horreur et je pensais que ce serait amusant d’en faire un. L’âge de cette petite bande me semblait approprié – ils sont après-tout en suspens – pas encore des adultes mais bien conscients que leur enfance est déjà derrière eux. Ils se rendent compte de leur propre mortalité.

La scène d’ouverture fait penser au Halloween de John Carpenter, mais j’aimerais évoquer un autre de ses films. Avez-vous été inspiré par la Chose de The Thing, par sa capacité à prendre la forme physique de n’importe quel être vivant, faisant de cette menace quelque chose d’imprévisible ?

J’apprécie beaucoup The Thing de John Carpenter (ainsi que l’original). Ca a certainement dû m’influencer pour It Follows. Cependant, il y aurait trop de films à citer comme sources d’influence.

Après The Myth et sa musique rock/pop, vous avez choisi un compositeur venu du monde du jeu-vidéo, Rich Vreeland dit Disasterpeace, pour la bande son d’It Follows. Comment vous-est venue cette idée ? Etiez-vous familier avec ses précédentes créations ?

J’ai découvert Disasterpeace et sa musique en jouant à FEZ il y a quelques années. J’ai été si impressionné avec ce qu’il a fait que je l’ai contacté pour lui proposer de composer la musique du film d’horreur que j’avais pour projet de réaliser. Et heureusement, il a accepté.

The Myth, It Follows, deux films qui partagent le même ADN. Qu’en sera t-il de votre prochain film ?

J’ai déjà quelques scénarios que je pourrais mettre en scène. Cependant, le prochain projet que je souhaite réaliser partage quelques similitudes avec mes deux premiers films, tout en étant néanmoins bien différent. Les protagonistes seront plus âgés mais je suis persuadé que beaucoup de personnes y verront un lien avec mes précédents films. Nous verrons bien.

………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………….

Article du 27 Août 2014, par Xavier Mondoloni.

L’été, le soleil brûle les peaux, les piscines ressortent du garage familial avant d’y retrouver quelques semaines plus tard le sol humide et froid, les oiseaux gazouillent, les ados flemmardent et les adultes gueuletonnent… La fin de l’été pourtant approche et résonnent au loin les cloches de l’école qui accueillera un flot étourdissant de « teenagers » amorphes, la peau rougie après toutes ces heures passées à dorer au soleil. La rentrée des classes, c’est aussi ce qui attendait Jay, jolie blonde à la peau laiteuse. En ces derniers jours de l’été, où les journées se font moites, Jay et ses amis passent leurs soirées à zoner, regarder de vieux films à la télé et fantasmer toute la nuit durant sur ce que deviendront leurs vies quand ils auront quitté le nid familial.

Ce qui serait le scénario plutôt classique d’un film dit « teen movie » constitue le point de départ de It Follows, second film du réalisateur américain David Robert Mitchell. DRM, il y a 4 ans, signait déjà un touchant film sur le sujet, The Myth of the American Sleepover – traduit chez nous par l’inélégant La légende des soirées pyjama. Dans son premier film, DRM suivait plusieurs groupes d’ados, filles comme garçons, qui partageaient tous la même ambition, tenir la nuit et voir le petit matin se lever avant la parade annuelle. Durant cette nuit , véritable rite initiatique, la caméra de DRM filme avec aisance ces filles qui se rejoignent pour une soirée pyjama chez la « queen bee » du coin – véritable reine de la ruche – alors que les garçons eux se retrouvent, magazines salaces et mouchoirs en main, chez le rigolo du coin dont la sœur est si mignonne et cristallise tous les fantasmes. Les atermoiements et errances typiques de l’adolescent, en proie à ses désirs de découverte et la peur du lendemain, rendaient ce film particulièrement poignant tout en célébrant les plus grands classiques du genre, American Graffiti en tête. DRM réalisait là un « coming of age movie » – un film passage à l’age adulte – sincère, jamais emprunté et emporté avec brio grâce à de remarquables jeunes comédiens, pour la plupart amateurs.

♪ I’M ALMOST GROWN ♪

Résumer (et ce n’est pas lui rendre justice que de le faire en si peu de lignes) The Myth of the American Sleepover est un passage quasi obligé pour introduire It Follows, second film donc de ce jeune réalisateur. Deux films seulement et déjà une œuvre marquée, prégnante et surprenante. It Follows n’est ni une suite, ni une reprise de The Myth mais une sorte de prolongement, quelques jours après, quand l’été touche à sa fin. Jay, jouée par la méconnue en France Maika Monroe, est une jeune fille de 19 ans qui s’apprête à reprendre le chemin de l’école comme ses amis. Mais Jay, au cours de ces derniers jours estivaux, fera une rencontre terrifiante, qui chamboulera sa vie et quelque part le cinéma de DRM. Envolée la légèreté de The Myth, voici venir l’atmosphère oppressante et terrifiante d’It Follows qui ne ménagera pas notre petite troupe.

Jay sort retrouver son rencard du soir avec qui elle couchera, inconsciente alors de la malédiction qui la frappera ; désormais elle sera suivie par un être mystique, mutique dont le seul dessein sera de la tuer. Pis encore, cette chose prend à chacune de ses apparitions une forme différente, parfois sous les traits inquiétants d’une grand-mère malade, ou encore l’enveloppe quasi désincarnée d’un être gigantesque. Et pour couronner le tout, Jay – ainsi que les autres contaminés – sera la seule à percevoir cette chose, désespérément invisible aux yeux de son entourage. Jay a attrapé une MST terrifiante qui la poursuivra jusqu’à ce qu’elle-même ne la retransmette à quelqu’un d’autre.

♪ RUNAWAY ♪

Ne vous laissez pas tromper pas ce synopsis apparemment simpliste. L’expérience que propose It Follows dépasse le simple postulat du bête et méchant film d’horreur pour ados, scènes graveleuses et gores à souhait. It Follows commence même par un fantastique pied de nez aux films du genre. Dans la scène inaugurale, dans une banlieue tranquille de Détroit, sort en trombe une jeune fille légèrement vêtue et visiblement apeurée par quelque chose qui la suit et qui pourtant n’apparait jamais à l’écran. La caméra de DRM s’amuse même à prendre ses distances avec cette jeune fille qui semble vouloir contourner cette présence imperceptible. Ce qui suivra ensuite sera le seul moment sanglant que s’autorisera It Follows. L’horreur ici prend une toute autre forme. Elle passe par l’insaisissable, le mystérieux. Cette scène inaugurale se veut être une fausse promesse, la promesse d’un énième film pour ados avec hémoglobine et chair dénudée à souhait. Il n’en sera rien.

DRM, un peu comme dans son précédent film, prend son temps pour nous plonger progressivement dans une fantastique terreur. Ce premier plan montrant Jay, notre (anti)héroïne, se prélassant au soleil dans une piscine, le symbolise bien. Jay est une fille comme les autres qui va être frappée par l’extraordinaire. Elle se prépare pour son rendez-vous galant, la caméra se glisse à ses côtés, nous montre une jeune fille se maquillant, soucieuse de paraître belle pour son rendez-vous. C’est une adolescente comme les autres, comme tant de film américains veulent les montrer. Et pourtant… une chose rôde.

La chose, appelons-la ainsi, qui colle aux basques de Jay en fera d’ailleurs frémir plus d’un. Elle prend souvent la forme d’un être humain, parfois un être humain ayant subi les pires sévices avant de connaître sa fin. Pour ajouter au malaise, ces apparitions se font souvent dénudées. La chose et sa capacité à prendre diverses formes est un atout formidable pour le film, elle provoque une forme de suspense à chaque scène qui comporte plusieurs personnes à l’écran. Deviner derrière qui elle peut se cacher devient une source de jeu inquiétant et malsain pour le spectateur cramponné à son siège. Si les environnements urbains font beaucoup penser au Halloween de Carpenter, c’est à un autre film de celui-ci que fait penser la chose d’It Follows, à La Chose. Dans The Thing, adaptation de John Carpenter du livre La Bête d’un autre monde, la Chose est une forme de vie extra-terrestre qui peut à loisir prendre l’enveloppe charnelle de n’importe quel être vivant, semant la confusion dans le groupe de chercheurs qui lui font face. Dans It Follows, point d’explication SF pour la chose, son origine est certainement davantage mystique et n’est pas vraiment le sujet du film. Mais coller aux trousses d’adolescents une entité qui peut alterner son apparence à l’envi, n’est-ce pas là faire écho à la grande crainte que tout adolescent ressent : le manque de confiance, la découverte de soi et de son corps. L’adolescent vit une crise identitaire réelle qui façonnera son être adulte. It Follows, c’est la matérialisation de ces craintes et une sacrée réussite !

♪ SHE’S SO FINE ♪

It Follows est certes une expérience horrifique qui en effraiera plus d’un. Mais c’est également une bande d’amis aux caractères différents : Kelly, petite soeur de Jay et ses amis Paul, le timide et Yara, l’atypique plongée dans ses lectures sans oublier le voisin d’en face, l’énigmatique Greg. De cette bande se démarquent tout de même Jay et Kelly, les deux soeurs aux caractères dominants et jamais en manque de courage. Dans The Myth, les filles déjà se montraient à leur avantage grâce à des caractères affirmés et un franc parler certain ; symbole d’un « girl power » qui rompait un peu avec les films du genre souvent abordés d’un point de vue masculin. It Follows au delà de l’horreur, c’est aussi une jeune fille qui va apprendre à s’assumer pour s’affranchir du regard des autres, à sortir de l’adolescence en somme. A ce propos, Jay dans l’affirmation de soi fait penser à Dawn, jeune héroïne prude du semi-navet Teeth. Dawn qui est en proie à des pulsions sexuelles qu’elle a bien du mal à contenir est une des membres les plus actives du club de chasteté de son école. Elle découvre alors que victime d’une malédiction, son vagin possède la particularité d’être muni d’une dentition acérée digne d’un piranha. Teeth n’a pas la force évocatrice et poétique d’It Follows mais il n’est pas déraisonnable de voir en Jay une lointaine cousine de Dawn.

Impossible également de ne pas évoquer l’autre entité du film : Détroit et sa banlieue, d’où est originaire DRM. Si The Myth posait déjà son action dans une banlieue tranquille du Michigan, DRM y pose encore sa caméra et nous dresse un portrait de son état, le Michigan et de sa ville, Détroit, bien plus étoffé que dans son précédent film. It Follows s’ouvre sur les même images évocatrices de The Myth, de larges rues baignées de soleil où trônent de part et d’autres de somptueux pavillons blancs. Mais alors que l’été se retire petit à petit, DRM nous amène dans un autre Détroit, loin des banlieues luxueuses, un Détroit aux ruelles sombres, cradingues où sont alignées des maisons à l’abandon, ruines qui connurent des jours meilleurs. On croit parfois revisiter des endroits de The Myth, comme ce parking où viennent se retrouver ces jeunes venus vivre leurs premiers émois amoureux dans l’ivresse de la nuit. Ce même parking – à quelques piliers près – qui dans It Follows devient le lieu de l’horreur absolue, là même où Jay prendra conscience de sa damnation. Détroit et sa banlieue sont décidément l’autre vraie réussite d’It Follows, la caméra de DRM prend son temps et nous immerge aux cotés de Jay et ses amis par des plans intermédiaires aériens qui renforcent la beauté d’un film souvent monstrueux. La musique, composée par Rich Vreeland alias DisasterPeace qui nous vient du jeu-vidéo (FEZ, Escape Goat 2, Bit. Trip Runner), renforce cette atmosphère oppressante par des sons graves et lourds qui paralyseront même les moins peureux.

 

La légèreté de The Myth of the American Sleepover s’envole littéralement, ne reste plus que la morosité ambiante sur fond de crise économique. Dans It Follows, la banlieue s’efface pour montrer les quartier délaissés de la ville de Détroit, quartiers fantômes où le sexe se banalise et se monnaie. Lorsque Jay et ses amis se rendent à la piscine pour livrer une bataille décisive, ils se remémorent leur enfance et évoquent les moments joyeux qu’ils y ont passés. Ils prennent alors conscience qu’ils ne peuvent plus fuir, qu’ils doivent accepter leurs responsabilités. A ce moment précis, It Follows cesse d’être un simple « teen movie ». La transformation vers l’âge adulte s’opère alors , et au même moment le spectateur assiste à l’avènement d’un cinéaste de talent.


The Myth of the American Sleepover
, désormais disponible en dvd, a été présenté à Cannes lors de la 49ème Semaine de la Critique.
En 2014, dans le cadre de la 53ème Semaine de la Critique, David Robert Mitchell effectue son retour à Cannes avec It Follows qui sortira sur nos écrans le 04 février 2015.