LE HOBBIT

LE HOBBIT


Ah, la Terre du Milieu, la Comté, Fondcombe… Autant de lieux qui laissent rêveurs et qui riment avec aventure. L’aventure avec un grand A, celle qui fait voyager, qui favorise les rencontres les plus improbables, qui donne tout son sens au mot épique mais aussi celle qui ne laisse pas indemne…

LE LONG VOYAGE DU HOBBIT

Tout comme Frodon qui ne s’est jamais remis de sa quête de l’anneau, nous avions quitté le monde de Tolkien en 2003, abasourdis devant le travail colossal de reconstitution, époustouflés devant cet habile mélange d’effets spéciaux et trucages à l’ancienne, donnant lieu à des scènes de batailles dantesques comportant un nombre effarant de figurants et enfin vidés devant l’incroyable voyage que nous a offert cette trilogie en simplement trois années. D’ailleurs, c’est bien avec le dernier volet de la trilogie, le Retour du Roi, que Peter Jackson obtiendra la reconnaissance, raflant pas moins de 11 oscars, dont meilleur réalisateur, meilleur film et meilleure adaptation. La trilogie est depuis devenue un véritable objet de culte.

Mais revenons à ce bon vieux Bilbon. C’est d’abord le Hobbit que souhaitaient adapter Peter Jackson et son épouse Fran Walsh (coscénariste sur tous les films) en 1995, mais les droits appartenaient alors à United Artists.  Ils décidèrent donc de se pencher sur la trilogie du Seigneur des Anneaux, vaste projet de huit longues années qui aboutit avec la sortie de la Communauté de l’Anneau en 2001. L’immense succès de la saga ouvre toutes les portes à Peter Jackson pour pouvoir enfin adapter le Hobbit. Cependant, il entre en conflit en 2005 avec la New Line à propos des recettes de merchandising du premier volet de la trilogie. Robert Shaye, co-fondateur de la New Line déclare alors en 2007 que Peter Jackson ne réalisera plus un film pour eux et ils partent à la recherche d’un réalisateur pour une sortie programmée en 2009. Les tensions entre la New Line et Jackson finissent par s’apaiser et il occupe le poste de producteur exécutif du film. Il souhaite alors voir Sam Raimi prendre les reines du projet, mais c’est finalement Guillermo del Toro qui empochera le gros lot. Enième revirement de situation pour un projet qui n’en finit plus, del Toro abandonne en 2010 son poste de réalisateur à cause de nombreux retards et ne contribuera plus qu’en tant que co-scénariste. Peter Jackson surpasse sa peur de ne pas égaler sa précédente trilogie et se lance dans le bain, reprenant son rôle de réalisateur pour une sortie programmée en deux films, le premier à l’hiver 2012, et le deuxième un an plus tard. Ce n’est qu’en juillet 2012, qu’on apprend que le projet est finalement devenu une trilogie.

A L’AVENTURE

Le Hobbit sort finalement de son trou presque dix années après l’épique Retour du Roi et le pèlerinage en Terre du Milieu peut reprendre. Peter Jackson le sait bien, après l’immense succès de sa trilogie de l’anneau, il faut satisfaire autant les Tolkienophiles que les amateurs de sa saga. Sortir le Hobbit après le Seigneur des Anneaux est d’ailleurs déjà un pari risqué en soit. Le livre, publié en 1937 (et dont l’immense succès pousse les éditeurs Allen and Unwin à réclamer à Tolkien une suite, qui deviendra le Seigneur des Anneaux, publiée près de 17 ans après), est un conte plutôt enfantin (Tolkien n’écrit au départ le Hobbit que pour ses enfants), centré sur un hobbit plutôt peureux et satisfait de sa paisible existence sans surprise qui part à l’aventure avec un groupe de nains mené par Thorin « écu-de-chêne ». Ici on ne parle pas d’anneau unique, ni de Sauron et encore moins de quête pour sauver un monde en péril, l’aventure ne concerne qu’un petit groupe désireux de reconquérir leur domaine, la Montagne Solitaire, maintenant dévasté et occupé par le dragon Smaug.

Si Tolkien a largement fait référence au Hobbit avec sa suite le Seigneur des Anneaux, le contraire, lui, n’est pas vrai et le défi pour Peter Jackson était donc, en adaptant le Hobbit en dernier, de relier ces deux sagas. Cette volonté transparait dès le début du film, qui fait immédiatement écho à la Communauté de l’Anneau. On voit un jeune et espiègle Frodon, bien curieux de lire ce que son vieil oncle écrit partir en vadrouille dans la Comté. Cette scène pourrait bien précéder celle de la Communauté de l’Anneau dans laquelle on le découvre au pied d’un arbre lisant un livre avant qu’il n’entende Gandalf arriver et qu’il ne se décide à aller à sa rencontre pour le sermonner. Dès les premières minutes du film, Jackson pose les enjeux de sa nouvelle saga. Il doit étoffer l’histoire de base pour qu’elle épouse sa propre trilogie. La démarche n’est pas si opposée que cela à celle de Tolkien, qui a lui-même dû réviser certains passages du Hobbit pour qu’ils « collent » mieux avec le Seigneur des Anneaux. C’est le cas en 1947, quand il propose une révision du chapitre de la rencontre entre Gollum et Bilbon. Dans la première version, Gollum concède sa défaite au jeu des devinettes et conduit Bilbon vers la sortie. Dans sa révision, Gollum se montre bien plus agressif avec Bilbon et ce n’est qu’involontairement qu’il le guide vers la sortie. Tolkien anticipe et met déjà en avant le pouvoir de corruption que possède l’anneau.

Une fois que l’on part de ce constat, la démarche de Peter Jackson paraît justifiable. Certes, le film ne propose pas la même narration véloce que le livre, et Jackson prend tout son temps pour dévoiler l’intrigue  et les personnages clefs. C’est un parti-pris et on y adhère ou non. On ne peut pas en tout cas reprocher à un réalisateur de prendre des risques et de vouloir montrer l’histoire telle qu’il la conçoit. Les meilleures adaptations en films de livres à succès sont d’ailleurs rarement les plus fidèles.

HISTOIRES PARALLELES

Le film est long et il est vrai, comporte quelques longueurs, dans trois scènes principalement. L’arrivée des nains au compte goutte provoque certes quelques gags à répétition, mais devient au bout d’un moment un peu rébarbative. La faute peut être à une mise en scène pour le coup un peu molle et qui manque de vie, ce qui ne rend pas justice au caractère festif des nains, véritables bons vivants et ventres sur pattes. La scène de la confrontation avec les trolls met un peu de temps à se développer et manque de suspense. La fuite de la caverne des gobelins, ou la confrontation avec Azog offrent bien plus de frissons et se révèlent bien plus poignantes. Laissez-moi ici dégainer mon « je » pour parler de la scène que j’estime être la plus faible du film : celle des géants de pierre. La scène qui dans le livre n’est en fait qu’une tempête qui oblige notre groupe à se réfugier dans une caverne, laisse place ici à une immense confrontation entres des géants de pierre. Cette scène à part offrir un spectacle certes visuellement réussi, n’apporte rien à l’histoire en tant que telle. Pourquoi se battent-ils ? Est-ce lié au mal profond qui ronge la Terre du Milieu? Est-ce pour charmer une femelle ? Etait-ce pour faire plaisir à Guillermo del Toro ? On n’en sait foutrement rien et proposer cette scène inutile dénature quelque peu le travail d’adaptation.

Cependant la longueur du film se justifie aussi par l’apport de scènes qui n’existent pas dans le matériau de base, mais qui assurent le lien avec l’univers du Seigneur des Anneaux. La discussion entre Saroumane, Gandalf, Galadriel et Elrond pose déjà les jalons des enjeux qui se développeront 60 ans après. Jackson met en scène un monde qui change, rongé petit à petit par un mal grandissant et qui mènera à l’ultime guerre de l’anneau. On constate déjà les désaccords profonds entre un Gandalf, qui souhaite agir et un Saroumane, peu enclin à suivre celui qu’il considère comme inférieur. Elrond lui fait déjà preuve de neutralité et ne souhaite tout simplement pas s’impliquer dans les affaires d’un monde qu’il sait qu’il finira par quitter. Reste Galadriel qui assure Gandalf de son soutien, promesse qu’elle tiendra en offrant de biens utiles cadeaux à la communauté de l’anneau. De même, l’importance que prend Azog dans le film montre bien que Jackson tente de s’affranchir du livre pour l’étoffer et lui permet aussi d’offrir un final à frissons. La scène du Nécromancien symbolise également à merveille cette volonté. Je vous invite à aller écouter The Hill of Sorcery, dans laquelle se glissent quelques notes bien connues du Seigneur des Anneaux, et qui en dévoilent davantage sur l’identité de ce nécromancien et des ruines qui lui servent de demeure.

MAGIE DES OREILLES ET DES YEUX

Puisque nous venons d’en parler, attardons-nous brièvement sur la musique. Howard Shore rempile et nous livre des compositions musicales plutôt entrainantes. Le thème de la Comté revient, et ce quasiment dès le début du film, nous rappelant que nous sommes bien en territoire connu. Certains thèmes offrent de véritables moments épiques, c’est le cas notamment d’Over Hill qui mélange à merveille les notes légères du thème de Comté avec des notes plus graves en fin de morceau. Le tout illustre bien l’état d’esprit de Bilbon qui a quitté sa Comté et son calme et qui ignore tout des dangers qui l’attendent. Les chants des nains ne sont pas en reste, Misty Mountains chantée par Thorin/Richard Armitage accompagné par les autres acteurs qui jouent les nains, traduit bien cette mélancolie et nostalgie qu’habitent ces nains dépossédés de leurs biens et de leur demeure.

Abordons maintenant un peu l’aspect technique du film. Peter Jackson s’est attiré pas mal de critiques en jetant son dévolu sur la technologie HFR. L’HFR, quèsaco? C’est une nouvelle technologie qui permet de capturer et de diffuser des séquences en 48 images par seconde, soit le double d’images que lors d’un film traditionnel. Et on a fait beaucoup de bruit pour rien. L’HFR déjà n’a d’intérêt que pour la 3D. Il permet de proposer une 3D plus fluide, plus agréable à l’œil qui est moins sollicité. C’est également le cas lors de plans larges et de longs travellings. L’HFR offre aussi une image bien plus souple, fluide et plus nette. L’avantage est qu’on ressort du cinéma avec les yeux bien moins fatigués et ce n’est clairement pas négligeable pour un film qui atteint presque les trois heures. Cependant, doubler la fréquence des images pose problème pour les scènes d’intérieurs, qui proposent moins de mouvement de caméra. Les déplacements et les gestes des personnages semblent alors accélérés car tout apparaît trop fluide. On perd ce rendu cinématographique auquel on est tant habitué. Il y a les pros et les antis, chacun se fera son avis mais personnellement, je ne pense pas qu’en l’état, cette technologie bouleverse l’industrie du cinéma.

S’il y a bien une critique à émettre sur le film quant à son aspect technique, c’est sur l’utilisation trop prononcée d’effets numériques. Dans la précédente trilogie, ces effets spéciaux numériques servaient principalement à créer des effets de lumières, appuyer les couleurs naturelles (le vert de l’herbe de la Comté, le blanc des murs de Minas Tirith…), dupliquer les figurants à l’écran ou encore à donner vie à Gollum et aux Ents… Les effets numériques ne sautaient pas à l’œil mais s’alliaient parfaitement avec les trucages, maquettes et autres maquillages. On sentait alors une véritable façon de faire, proche du cinéma à l’ancienne, proche d’un film fait par des artisans. Dans le Hobbit, on peut déplorer que Jackson et ses équipes s’appuient davantage sur les effets numériques, offrant avec la HD, un rendu parfois plastique à certains décors et personnages. Azog par exemple, paraît bien luisant et anormalement propre pour un orc. Le même constat s’applique aux trolls. Heureusement que pour la plupart des personnages, on retrouve cette maitrise et ce savoir-faire dans le maquillage, la confection des costumes et accessoires. Malgré cette critique, le film offre des panoramas grandiose, montre la richesse des paysages de la Terre du Milieu, avant qu’elle ne soit rongée petit à petit par Sauron.

 

Vous l’aurez compris, l’Attrape Geeks a apprécié ce Hobbit version Peter Jackson et Il nous semble que de nombreuses critiques sont un peu trop facilement tombées sur le film. La magie opère toujours, la Terre du Milieu prend plus que jamais vie à l’écran et la frustration d’attendre un an pour voir la suite est bien présente lors du générique de fin. Certes, on peut émettre certains doutes quant au bien fondé de faire d’un livre relativement court une trilogie, mais il faut bien comprendre que Jackson n’adapte pas seulement le Hobbit, mais met aussi en scène les évènements parallèles à cette histoire pour poser les enjeux du Seigneur des Anneaux. Si il y a bien un réalisateur qui peut s’émanciper du livre pour créer un ensemble cohérent avec la trilogie précédente, tout en étoffant sa nouvelle saga de références directement issues de l’univers étendu, c’est bien Peter Jackson et son équipe.

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La chronique d’Eol Melwasul, Tolkienophile avisé. Je dis bien Eol Melwasul car c’est bien sous ce nom et non celui de Curufinwe que je fis la connaissance du bougre et qu’un jour, nous partîmes à la conquète du savoir secret des appendices du Seigneur des Anneaux. Nous passâmes de longues soirées d’hivers à débattre de tel ou tel évènement, à calculer au jour près l’âge d’Aragorn lorsqu’il meurt ; pour information, le sacripan, descendant direct de la lignée des Númenóréens, vit d’ailleurs bien plus longtemps qu’une tortue !