MAD MAX : FURY ROAD

MAD MAX : FURY ROAD


En mai dernier un vent nouveau a soufflé sur le monde. Un vent austral parfumé d’huile de vidange, de métal rouillé, de poudre à canon et de sable chaud s’est répandu sur les ruines encore fumantes du cinéma d’action Hollywoodien. Attendu impatiemment par les cinéphiles de tous bords et les fans de la saga depuis le premier trailer explosif balancé sur la toile, Max Rockatansky, alter-égo de George Miller a furieusement fait son grand retour en mai dernier dans les salles obscures. Depuis, les lèvres des spectateurs aux yeux écarquillés, remuent un : « What a lovely day ! »

Travaillant comme médecin urgentiste dans un hôpital de Sydney, Georges Miller né en 1945, est confronté quasi quotidiennement au triste sort des victimes de la route : en Australie, il faut savoir que la route et les véhicules sont des éléments culturels essentiels. Dans les régions rurales éloignées comme celle du « Deep North » d’où Miller est originaire, ce sont de longues lignes droites à perte de vue traversant les plaines et le désert qui offrent à la jeunesse motorisée son épanouissement et son inévitable désordre. Miller le soulignera lors d’une entrevue avec Michel Ciment : « l’amour et la mort se rencontraient sur les routes. »

ON THE ROAD AGAIN

C’est en 1979 que le monde a fait la connaissance de Mad Max sous les traits juvéniles et encore inconnus de Mel Gibson. Dès le départ le film est une révolution cinématographique.  350 000$ de budget pour un projet indépendant et d’anticipation réalisé par une bande de potes semi-professionnelle et un réalisateur venu de nulle part. Le film rapportera près de 100 millions de dollars de recettes. Destiné au marché du cinéma d’exploitation, Mad Max rencontrera un succès tellement important en salle, qu’il accédera très rapidement à une distribution internationale et à la mise en production d’une suite avec deux films supplémentaires : Mad Max 2 : le défi en 1981 et Mad Max : Au delà du dôme du tonnerre en 1985. Cette trilogie sera d’une influence majeure dans les contextes de la BD, des jeux vidéo, du cinéma et du spectacle vivant (Cirque Archaos). L’univers Mad Max est aujourd’hui une référence fondamentale de la culture pop.

Les aventures de Mad Max sont nées de la crise du pétrole qu’a connue l’Australie dans les années 70. George Miller raconta qu’ « au bout d’une dizaine de jours de pénurie de carburant, les gens commençaient à se tirer dessus ». Cette sauvagerie raisonnera dans la créativité de Miller. Particulièrement influencé par Vanishing Point (1971) et la culture australienne, Mad Max est un western qui se fond avec le principe général du Road Movie où l’emphase se concentre davantage sur l’arrivée plutôt que sur le voyage. La résolution du conflit relève du degré de mobilité du héros et du pouvoir de destruction offert par les véhicules. Car ce qui unit et définit la trilogie, c’est avant tout la fétichisation de la mécanique. Max est le pilote de l’ « interceptor », un véhicule Ford Falcon XB modèle ’73. Un bolide de 4OOch qui possède un moteur V8, et 2 réservoirs de 90L dopés au protoxyde d’azote (gaz utilisé par les pâtissiers dans les siphons à chantilly).  Mais cette fixation de la mécanique cristallise aussi la déshumanisation du héros. Sa virilité et la découverte de ses émotions sont directement liées à son habilité à piloter un véhicule.

Mais qu’en est-il de Fury Road ?

Il est vraiment difficile de mettre des mots sur l’expérience visuelle absolue qu’est Fury Road. Il m’a fallu 3 visionnages (en 2D) du film pour saisir en partie ou presque ce que George Miller a intégré dans une œuvre aussi dense. Cela fait 17 ans que Miller prépare ce film. Il nous sert aujourd’hui une version plus épurée que celle qu’il avait prévue en 2003 avec Mel Gibson et Heath Ledger au casting. En effet, toutes ces années de conception ont permis d’aboutir à un film total, riche d’effets visuels et sonores en y intégrant un propos narratif simple (pour certains) mais universel. C’est certainement aussi grâce au détour qu’il a pris par le cinéma d’animation avec la série Happy Feet (2005) et Happy Feet 2 (2011)  que Miller a su accumuler davantage d’expérience sur les techniques de narration visuelles et particulièrement sur son expression artistique.  Mad Max : Fury Road est un blockbuster au budget de 150 millions de dollars. Il a été conçu à l’aide d’un story board monumental de 3500 planches. Cet outil précieux pour la production, a notamment été utile sur le tournage pour les 900 artistes et techniciens présents. Il les a aidé à déterminer à chaque instant où se trouvait la position des acteurs, des véhicules et les placements de caméra. Avec des plans composés de 50 véhicules et d’une centaine de figurants, Miller n’avait incontestablement pas le droit au faux pas. Initialement prévu en Australie, le tournage devait avoir lieu dans la région de Broken Hill où 30 ans auparavant Mad Max 2 : le défi y déployait son intrigue. Mais un déluge de plusieurs jours a transformé la terre rouge de ce désert en un verdoyant jardin fleuri. La production opta alors pour un autre lieu de tournage. L’Afrique et le désert de Namibie ont donc accueilli les 200 véhicules du film et le bon millier de personnes de l’équipe du film.

Prenant la forme d’une course-poursuite de deux heures, Mad Max: Fury Road a été pensé en profondeur avec un grand sens du détail. Conçu à 80% sur des scènes d’action, Miller prend le pari de raconter son histoire de la manière la plus instinctive possible. Utilisant toute une gamme de figures et  d’attributs caractéristiques de la mythologie Mad Max, le réalisateur se sert aussi d’un large éventail symbolique qui favorise l’immersion du spectateur et sollicite son intelligence. C’est un parti pris visuel risqué qui a comme avantage d’épurer au maximum les scènes de dialogues. Ainsi il suffit juste de quelques minutes pour intégrer la narration, ce qui laisse une disponibilité suffisante pour suivre l’élan du déroulement des opérations. En constituant un univers aussi éclatant, la mise en scène du film se devait d’être aussi spectaculaire. Dans cette réalisation, George Miller incorpore des éléments narratifs visibles de premier ordre. C’est en répétant les sessions au cinéma, que nous parvenons à nous rendre compte que selon les schémas, des actions se déroulent aussi bien à l’arrière plan de l’image (et/ou sur les cotés) et que ces composants sont des sources d’informations importantes qui possèdent une incidence significative pour la narration ou pour spécifier un personnage. Les deux protagonistes (Furiosa et Max) entrent en liaison sans réel échange dialogué mais de manière invraisemblable: Ayant survécu à la tempête de sable nucléaire, c’est au cours d’une mêlée brutale et quasiment mortelle où Max arrive à maitriser Furiosa et à rendre les commandes, qu’une dépendance mutuelle se constitue entre eux vis-à-vis de la menace que représente Immortan Joe et ses convoies de guerre. Leur commune poursuite de liberté découle implacablement de leur aptitude naturelle à la survie. Car cette harmonie dans le groupe est principalement due à cette idée qu’ils sont chacun sans déficiences, ni perversions.

DESERT PEOPLE (PUTTING OUT FIRE)

Ce monde souverain post Apocalyptique qui nous est évoqué par George Miller ranime les abominables résidus de ces collectivités de l’ancien temps (notre époque contemporaine). Vivant au sommet de ces rocs surabondants de verdure en milieu aride, Immortan Joe asservie les foules en détenant un contrôle absolu de l’eau. Cette fortune originelle illimitée, lui offre l’assurance d’alimenter son entourage et principalement ses « épouses » qui doivent lui fournir une descendance parfaite à tous points de vue. Jouissant en effet, de cinq mères porteuses révélant une généalogie exempte de pathologies et d’anomalies par la beauté naturelle qu’elles reflètent, Immortan Joe entretient également des femmes ventripotentes auxquelles il prélève leur lait maternel en se garantissant de sa qualité suprême dans le but d’en nourrir sa progéniture.  Ce qui soulève la furie de Joe ce n’est pas uniquement le fait que Furiosa s’enfuit avec les cinq épouses mais c’est aussi parce qu’elle le dépouille de milliers de litres de lait. Le lait est naturellement symbole d’abondance, de fertilité et enfin d’immortalité. Il garantit la bonne santé de l’enfant de Splendid en nuance avec les deux autres enfants de Immortan Joe (Rictus est sous respiration assistée,  l’autre atteint d’ostéogénèse imparfaite). L’imbroglio de Mad Max : Fury Road est principalement dérivé d’une querelle familiale.

Avec un rapport à l’action physique et honorable, en nourrissant une expérience tonique et radicale, la clé de voute du film milite envers un accroissement du rôle des femmes dans la société. Max n’est il pas la sirène en figure de proue du convois de guerre ? Le peuple féminin et nomade des Vuvalinis (d’où est originaire Furiosa), a en sa possession des graines d’arbres et de plantes qui sont la représentation de l’abondance, de la prospérité et de la fécondité. Mais au sens spirituel c’est aussi l’image de la puissance de l’esprit et la vertu nourrissante de la vérité, vérité qui est à la source de la nature et de la révélation. Nous pouvons aussi unir à ces observations l’idée de l’intelligence souveraine du pouvoir et de la force motrice du récit incarné par l’Impérator Furiosa. La perte de fertilité de la terre par les actions des hommes (la question est clairement posée) ne sera pas exprimée sur les deux heures de projection. En revanche Miller passe en revue les éléments constitutifs d’un concept narratif fondé sur la vie, la survie et l’immortalité.

 

Mad Max : Fury Road est un film épais et compact. Il oblige les spectateurs à de multiples examens pour mieux le cerner et le comprendre. C’est une incarnation totale que nous fournit ici George Miller. Dans un panorama désertique et illimité les cibles narratives et philosophiques du discours du film sont atteintes car elles ne sont jamais dissimulées. Tout est ouvert, animal, instinctif. L’impact physique réel du film force une mise à disposition intégrale de nos sens. Les signes culturels figuratifs, les attributs et les emblèmes intelligemment utilisés transportent les émotions vers une universalité assumée et indispensable. C’est ainsi que l’on pourrait résumer le film. Trente ans d’attente pour la suite de Max Rockatansky, dix-sept ans de travail narratif et de conception visuelle permises par des avancées technologiques essentielles. George Miller est un conteur passionné, expérimenté et exigeant qui devient une nouvelle fois une référence fondamentale, car il rend l’exceptionnel possible.