THE HATEFUL EIGHT, HUITIÈME MERVEILLE

THE HATEFUL EIGHT, HUITIÈME MERVEILLE


Cela fait tout juste deux ans que le scénario de The Hateful Eight, avait fuité des mains d’un irresponsable pour se retrouver sur les bureaux du tout Hollywood. Souhaitant abandonner le projet pour seulement le publier, Quentin Tarantino revint sur sa décision pour aboutir à ce nouveau western. Après réécriture, cette version finale de The Hateful Eight se présente en un huis clos regroupant huit salopards (dont une femme), tous menacés par un terrible blizzard et enfermés ensemble dans une auberge isolée en montagne. Il y est question de traîtrise, de convoitise, de mensonges, de menaces et de massacre. Est-ce un hasard? Probablement pas. Ouvrons donc les portes de cette  auberge rouge nichée au cœur de cet enfer blanc.

Malgré ses 145 000 000$ de recettes dans le monde,  The Hateful Eight, le dernier film de Tarantino n’aura pas su convaincre l’ensemble de la citrique ainsi que la majorité des spectateurs et plus  particulièrement l’ensemble de sa fan base. Pourtant ce dernier et huitième film est celui  dans lequel le réalisateur exprime au mieux toute l’étendue de son talent.

Avec des conditions de tournages parfois extrêmes, Quentin Tarantino (QT pour les intimes) n’est justement pas allé vers l’économie de moyens. L’utilisation du 70mm à la prise de vue est un choix très audacieux. Ce format de pellicule est très onéreux et justifie la rareté des salles à travers le monde pouvant projeté le film sous ce format, ce qui rend plus inaccessible encore son exploitation. Un peu plus de 500 salles sont équipées d’un projecteur 70mm à travers le monde (à Paris seul le Gaumont Champs-Elysées le programmait sous ce format). Car le 70mm est un choix artistique qui offre une sensation de grandeur, de densité et apporte une haute fidélité aux détails avec une gracieuse netteté. Cela offre une admirable impression de cinéma et une dimension épique telle que celles des films des années 60. Pour la réalisation d’un film de western ambitieux, c’est le choix suprême. En comparaison avec la copie numérique du film, la projection en 70mm est composée d’une séquence d’ouverture plus importante, d’un métrage plus long de quelques minutes et surtout d’un entracte permettant au projectionniste de changer ses bobines et aux spectateurs de souffler un peu en allant racheter quelques bonbons. Mais c’est surtout de la part de QT un merveilleux cadeau pour son public et autres cinéphiles fétichistes. C’est cela que nous offre Tarantino avec cette double possibilité, le 70mm est une projection rare et coûteuse et est donc par définition un authentique événement cinématographique.

L’utilisation du 70mm étant réputé pour la qualité des plans d’ensemble et de paysages typique du genre, QT développe grâce à celui–ci une mise en scène sensationnelle en utilisant à contre-emploi le format au cœur de la petite auberge de Minnie. C’est avec précision qu’il va travailler à la fois sur le premier et l’arrière plan en transportant avec légèreté sa caméra afin d‘exploiter intégralement le décor dont il dispose. Dans cette occupation de l’espace par les protagonistes l’on ressent une vraie mobilité et une certaine fluidité dans l’enchainement des plans et des situations. La scène du repas est par exemple un très bon aperçu de la qualité du travail de mise-en-scène de ce film avec l’utilisation des champs/contre-champs menés dans la profondeur de l’image, d’un bout à l’autre de la table. Les somptueuses images de l’introduction sur les grands espaces et les monts enneigés, nous guide néanmoins vers des espaces plus réduits.  L’intérieur de l’hippomobile a créé ainsi une proximité directe entre les premiers salopards et le spectateur afin de développer une sensation d’enfermement progressive

 Au delà de son aspect esthétique, la particularité de ce huis clos est qu’il se joue aussi principalement des apparences. L’intrigue se situe au cœur des montagnes et des plaines enneigées des États-Unis à la fin du XIXe siècle, quelques années après la fin de la « Guerre Civile ». Les huit salopards sont chacun caractérisés par une identité communautaire ayant participée à la création des Etats-Unis. Natif Américain (Mannix), ancien esclave abolitionniste (Major Marquis Warren), Mexicain (Bob), vétéran confédéré (General Smithers) et Européens (Ruth, Domergue et Mobray). Les personnages se construisent dans le récit avec cette idée fondamentale de notoriété qui les précède. Ainsi ils conditionnent leur identité via des légendes et des faits d’armes qui doivent (même si elles s’avèrent être fausses) favoriser leur survie. Le personnage du Major Marquis Warren interprété par Samuel L. Jackson en est le meilleur exemple. Esclave émancipé, vétéran de la guerre de sécession qui s’est battu au coté d’Abraham Lincoln, chasseur de prime aussi impitoyable que vulnérable et suffisamment rusé pour se prémunir d’un courrier signé de la main du président des États-Unis. Il est le personnage le plus lumineux et éclairé du film, c’est celui qui émettra les premiers soupçons d’un guet-apens qui saura créer une alliance avec le bourreau John Ruth et celui qui sans sommation exécutera le premier salopard après avoir conté une folle histoire de châtiment et de torture sexuelle absurde à la résonnance actuelle. Les vomissements sanguinolents amplifiés, l’horreur des images ajoutée au caractère comique des dialogues et des situations provoquent un vrai décalage. Peu à peu le film glisse du western vers ce que l’on pourrait qualifier d’horreur/fantaisie. On passe de la reconstitution historique baroque et stylisée où les protagonistes instituent leur propre mythe à un film d’horreur foutant en l’air les règles du genre. Car en injectant de la vraie vie dans ce huis clos, il réduit l’effet de réel par une simple transgression du genre. Poussant le concept à l’extrême, il ne se préoccupe pas du réalisme de cet univers, il crée un monde complémentaire.

Dans le cinéma de QT la parole domine l’action. Le réalisateur est davantage intéressé par les dialogues que par l’action pour faire avancer son récit. L’expression brutale des armes à feu a pour fonction de clôturer les tirades trop étirées des séquences. Cela repose sur la capacité d’égarement et de distraction du spectateur par les personnages au moment d’une situation dangereuse connue mais oubliée. Les personnages causent, pensent et raisonnent presque sans interruption jusqu’à ce que la violence intervienne pour mettre fin à une attente nerveuse due au suspense. C’est un procédé de réalisation comique assumé et moderniste. Encore une fois, avec la sortie de ce huitième film, QT a dû essuyer de pénibles procès d’intention raciste, homophobe ou misogyne.  Ses dialogues sont  généralement imbibés de propos nourrissant la polémique. Pourtant ils ne font que renforcer l’aspect antihéroïque de certains de ses personnages. La place notamment accordée aux femmes dans son cinéma n’est pas celles d’objets érotiques. Ce sont souvent elles qui emploient la violence la plus extrême pour venir à bout de leurs objectifs. Que ce soit Béatrix Kiddo ou Daisy Domergue, elles appartiennent toujours à un groupe de tueurs. Il opère une stylisation hyper féminine des corps complétée de psychologie et parfois de valeur et/ou d’ambition sociale. Elles caractérisent la figure post féministe de la femme indépendante. En dépit du sort réservé à Daisy Domergue, ce personnage se révèlera être plus diabolique encore que les sept autres personnages de l’auberge et sera notamment représentée par cette image du visage ensanglanté ressemblant à celui de l’héroïne de Carrie (1974) de Brian de Palma.

En utilisant une nouvelle fois les codes du western spaghetti pour mieux les détourner, Quentin Tarantino va réécrire l’histoire des États-Unis en confrontant des personnages symboliques dans un survival sans échappatoire où la ruse, la contrefaçon et le mensonge se révèlent être indispensables pour rester en vie. Kurt Russel, l’auberge, la tempête de neige, la paranoïa, l’explosion de violence tous les ingrédients sont réunis pour un hommage démonstratif à The Thing (1982) de John Carpenter. Pourtant le sentiment élitiste, égalitaire et pédagogique demeure là où la vérité et le mensonge s’accouplent. Ce huitième film est assurément le plus personnel de l’auteur mais c’est surtout celui qui est le plus dénigré. Il apparaît comme une œuvre charnière. Si l’on prend en considération les propos de QT, l’ensemble de sa filmographie s’unit. Un « 8e » film pour « 8 » salopards…la boucle est bouclée, en un seul symbole.

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